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Théologie

Le Logos, la Parole qui tenait déjà le monde

«Au commencement était le Logos.» Ainsi s’ouvre l’Évangile de Jean, sans généalogie, sans crèche, sans étable. Là où les autres évangélistes racontent une naissance, Jean remonte plus haut, avant le temps lui-même, jusqu’à un mot qui va porter sur ses épaules toute la pensée chrétienne. Ce mot, en grec, c’est logos. On le traduit par «Verbe» ou par «Parole», mais aucune traduction n’épuise ce qu’il transportait déjà dans les oreilles de ceux qui l’entendirent pour la première fois.

Un mot chargé d’histoire

Quand Jean écrit logos, il ne sort pas un terme de nulle part. Depuis des siècles, la philosophie grecque en avait fait un concept dense.

Chez Héraclite, cinq siècles avant notre ère, le logos désignait déjà la loi cachée qui gouverne l’univers, la raison profonde selon laquelle tout s’ordonne, même quand le monde nous semble n’être que flux et chaos. Le feu qui change sans cesse obéit pourtant à une mesure. Cette mesure, c’est le logos.

Les stoïciens ont repris le flambeau. Pour eux, le logos était la raison divine qui imprègne toute chose, le principe rationnel diffusé dans le cosmos comme une semence, ce qu’ils appelaient le logos spermatikos. Chaque être portait en lui une étincelle de cette raison universelle.

Il y eut enfin Philon d’Alexandrie, penseur juif nourri de Bible et de philosophie grecque, qui fit du Logos une sorte d’intermédiaire entre le Dieu inaccessible et le monde créé, la Parole par laquelle le Transcendant se rend présent.

Ainsi, en un seul mot, deux mondes se rejoignaient: la raison des Grecs et la Parole créatrice des Hébreux.

Le retour à la Genèse

Car Jean ne pense pas qu’aux philosophes. Son «au commencement» est une citation. Il rouvre le premier verset de la Bible: «Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.» Et comment Dieu crée-t-il, dans la Genèse? Par la parole. «Dieu dit: que la lumière soit, et la lumière fut.» Le monde n’est pas jailli d’un combat entre divinités, ni d’une matière éternelle. Il est venu à l’existence parce qu’une Parole a été prononcée.

Jean réunit alors les deux héritages en une affirmation vertigineuse: cette Parole créatrice, cette raison qui tient le monde, elle n’était pas une force impersonnelle. Elle était tournée vers Dieu, elle était Dieu, et par elle tout a été fait.

Le scandale de l’incarnation

Jusque-là, un philosophe grec pouvait suivre, admiratif. Puis Jean lâche la phrase qui fait tout basculer, celle qu’aucune sagesse antique n’avait osée: «Et le Logos s’est fait chair, et il a habité parmi nous.»

Voilà le vrai séisme. La raison qui ordonne les galaxies, la Parole qui a dit «que la lumière soit», ce principe que les plus grands esprits cherchaient à tâtons, il ne reste pas dans le ciel des idées. Il prend un corps, une langue, une fatigue, une soif. Il naît quelque part, il a faim, il pleure sur un ami mort, il saigne.

Pour un Grec cultivé, l’idée que le divin puisse s’abaisser dans la chair, sujette au changement et à la mort, frôlait le blasphème. Le corps était précisément ce dont le sage cherchait à s’affranchir. Et le christianisme vient annoncer que le Logos, le plus haut de tout, a choisi d’y descendre.

Ce que le Logos vient nous dire

L’intuition johannique est d’une audace tranquille. Elle affirme que le sens n’est pas une invention humaine plaquée sur un univers muet. Le sens est premier. Avant nos discours, avant nos théories, il y avait déjà une Parole, et le monde en est comme l’écho.

Cela change le regard. Si tout repose sur un Logos, alors la réalité est faite pour être comprise, elle nous parle, elle attend une réponse. Chercher la vérité n’est pas fouiller un silence, c’est tendre l’oreille vers quelqu’un qui a parlé le premier.

Et le christianisme ajoute ceci, qui déborde toute philosophie: cette Parole a un visage. On peut, dit Jean, la toucher de la main. Le principe du monde a voulu se laisser rencontrer.

Si le fond des choses est une Parole, à qui répondons-nous quand nous cherchons le vrai?

Photo : Aaron Burden sur Unsplash — utilisée sous la licence Unsplash.

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