Silhouette solitaire sur une colline enveloppée de brouillard
Existentialisme et Kierkegaard

Devenir soi-même: Kierkegaard, le désespoir et les étages de l’existence

Il y a une phrase de Kierkegaard qui semble simple et qui, à la réflexion, donne le tournis: le plus grand danger, celui de perdre son propre moi, peut passer inaperçu dans le monde, comme s’il n’était rien. On perd un bras, on perd de l’argent, on s’en aperçoit et on s’en plaint. Se perdre soi-même, on peut le faire sans même le remarquer, tout en menant une vie très correcte. C’est de cela que parle La Maladie à la mort, l’un de ses livres les plus profonds.

Le désespoir dont on ignore qu’on souffre

Kierkegaard appelle ce livre un traité sur le désespoir. Mais attention, il ne s’agit pas seulement du désespoir spectaculaire, celui qui pleure et qui se lamente. Il s’agit d’un désespoir bien plus répandu et bien plus discret: celui de l’homme qui n’est pas devenu lui-même et qui l’ignore.

Selon lui, une immense partie des gens vivent dans cette forme silencieuse de désespoir. Ils vont, ils viennent, ils travaillent, ils se divertissent, et tout au fond quelque chose n’a jamais eu lieu. Ils ne sont pas devenus la personne singulière qu’ils étaient appelés à être. Ils se sont contentés d’être un exemplaire parmi d’autres, de faire comme on fait, de vouloir ce que tout le monde veut. Le drame, c’est qu’on peut passer toute une existence ainsi, sans jamais poser la question qui compte: qui suis-je vraiment, et est-ce que je le deviens?

Un moi qui se reçoit

Pour Kierkegaard, le moi n’est pas une chose donnée d’avance, comme la couleur des yeux. C’est une tâche. On ne naît pas soi-même, on le devient, ou on manque de le devenir. Le moi est une relation qui doit se tenir en équilibre entre des tensions: le fini et l’infini, le nécessaire et le possible, le temps et l’éternité. Trop d’un côté, et l’on se perd; trop de l’autre, et l’on se perd aussi.

Celui qui n’est que rêve et possibilité, sans jamais rien réaliser de concret, se dissout dans l’imaginaire. Celui qui n’est que routine et nécessité, sans aucun souffle de possible, s’étouffe dans le déjà-vu. Devenir soi, c’est tenir ensemble ces contraires, et Kierkegaard ajoute que cet équilibre ne se maintient pas tout seul: le moi ne se stabilise vraiment qu’en se reliant à ce qui l’a posé, c’est-à-dire à Dieu.

Les trois étages de l’existence

Pour cartographier ce chemin, Kierkegaard décrit trois grandes manières d’exister, trois étages que l’on peut habiter.

Le premier est le stade esthétique. L’homme esthétique vit pour l’instant, pour la sensation, pour ce qui est intéressant. Il fuit l’ennui, court après les plaisirs, les expériences, les émotions. Ce n’est pas forcément un débauché, cela peut être un esprit raffiné, un collectionneur de belles choses. Mais il vit à la surface de lui-même, dispersé, sans engagement durable. Et tôt ou tard, la mélancolie le rattrape, car rien de ce qu’il saisit ne dure.

Le deuxième est le stade éthique. Ici, l’homme choisit. Il assume des responsabilités, s’engage, tient parole, se donne des devoirs. Il ne se contente plus de vivre au gré de ses humeurs, il construit une vie cohérente. C’est déjà infiniment plus qu’au premier étage. Mais Kierkegaard voit une limite: à force de vouloir tout accomplir par ses propres forces morales, l’homme éthique finit par se heurter à sa propre insuffisance. Il découvre qu’il n’est pas à la hauteur de l’exigence, qu’il faillit, qu’il ne peut pas se sauver lui-même à la seule force de sa volonté.

Le troisième est le stade religieux. C’est le point où l’individu, ayant reconnu ses limites, se tient devant Dieu dans la foi. Non pas la religion des convenances et des habitudes, mais un rapport personnel, brûlant, où l’homme reçoit de plus haut que lui ce qu’il ne pouvait pas se donner. C’est là, pour Kierkegaard, que le moi trouve enfin son assise et cesse de se fuir.

Ni échelle mécanique, ni mépris des étapes

Il ne faut pas caricaturer ces étages comme une simple échelle où l’on grimperait proprement, en laissant tout derrière soi. Le passage d’un stade à l’autre n’est pas un progrès automatique, c’est à chaque fois un saut, une décision, une conversion du regard. On peut aussi redescendre, se réfugier dans l’esthétique quand l’éthique devient trop lourde. Rien n’est acquis une fois pour toutes.

Ce que cela réveille en nous

Ce que Kierkegaard vient déranger, c’est notre tranquillité. Il nous demande si nous vivons vraiment, ou si nous flottons entre les distractions et les routines, en évitant soigneusement la question de fond. Devenir soi-même n’est pas une affaire de développement personnel réussi, de vie confortable et bien remplie. C’est une aventure risquée, qui traverse le désespoir, l’engagement et la foi.

La bonne nouvelle, si l’on peut dire, c’est que ce désespoir silencieux n’est pas une fatalité. Le fait même de le nommer, de sentir que quelque chose manque, est déjà un commencement. Là où le moi s’inquiète de n’être pas encore lui-même, quelque chose s’éveille. Et c’est peut-être le début du seul voyage qui vaille vraiment la peine.

Es-tu en train de devenir toi-même, ou seulement de tenir ton rôle sans y être?

Photo : Nihal Thakur sur Unsplash — utilisée sous la licence Unsplash.

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