Le vertige de la liberté: Kierkegaard, l’angoisse et le saut
On imagine souvent l’angoisse comme une faiblesse, un mauvais moment à passer, quelque chose à soigner. Kierkegaard, lui, y a vu tout autre chose: un signe. Le signe que nous sommes des êtres libres, et que la liberté, avant d’être un cadeau, est d’abord un vertige. Dans Le Concept de l’angoisse, il en donne une formule inoubliable. L’angoisse, écrit-il, est le vertige de la liberté.
Se pencher au bord du gouffre
Imagine-toi au bord d’une falaise. Ce qui te saisit, ce n’est pas seulement la peur de tomber. C’est quelque chose de plus étrange et de plus intime: la conscience que tu pourrais sauter. Rien ne t’y oblige. Et pourtant la possibilité est là, ouverte, béante. C’est cette possibilité même qui donne le vertige.
Kierkegaard distingue soigneusement la peur et l’angoisse. La peur a toujours un objet précis: j’ai peur de ce chien, de cet examen, de cette maladie. L’angoisse, elle, n’a pas d’objet. Elle est angoisse de rien, ou plutôt angoisse devant le possible. Elle surgit quand je réalise que devant moi s’ouvre un éventail de chemins et que c’est à moi, à moi seul, de choisir. Personne ne peut choisir à ma place. Cette solitude de la décision, voilà ce qui donne le vertige.
La liberté n’est pas confortable
Nous rêvons de liberté tant que nous ne la tenons pas. Une fois qu’elle est là, elle pèse. Car être libre, cela veut dire être responsable. Cela veut dire que ma vie n’est pas écrite d’avance, que je ne peux me réfugier derrière aucune fatalité, aucun «je n’avais pas le choix». J’avais le choix. C’est précisément ce que l’angoisse me révèle.
Kierkegaard ne voit là rien d’anormal. L’angoisse n’est pas une maladie à faire taire au plus vite. Elle est le prix de notre grandeur. Un animal n’est pas angoissé, parce qu’il n’est pas libre au même sens que nous. L’angoisse est la marque d’un être capable d’esprit, un être qui se tient devant des possibles et qui doit trancher. Fuir l’angoisse à tout prix, c’est souvent fuir sa propre liberté.
Abraham sur la montagne
Pour montrer jusqu’où va cette liberté, Kierkegaard médite dans Crainte et tremblement sur la figure d’Abraham, ce patriarche à qui Dieu demande de sacrifier son fils Isaac, l’enfant de la promesse, celui qu’il aime.
Kierkegaard refuse de rendre cette histoire confortable. Il ne l’explique pas, il ne l’excuse pas, il la regarde en face dans toute son horreur. Abraham ne comprend pas. Il ne peut se justifier devant personne. Aucune règle morale ne peut fonder son geste, bien au contraire: toute la morale lui crie de ne pas tuer son enfant. Abraham est seul, absolument seul, face à un appel qui dépasse tout ce qu’il peut comprendre.
Et c’est là que Kierkegaard forge une expression célèbre: la suspension téléologique de l’éthique. Il existe un plan, celui de la foi, où l’individu se tient dans un rapport direct avec Dieu qui déborde même les règles morales générales. Abraham ne peut pas prouver qu’il a raison. Il ne peut que se tenir dans une confiance nue, sans filet.
Le saut
De là vient l’image la plus connue de Kierkegaard: le saut de la foi. Croire, pour lui, ce n’est pas conclure au terme d’un raisonnement solide. On ne prouve pas Dieu comme on démontre un théorème. Il arrive toujours un moment où les preuves s’arrêtent, où le raisonnement laisse un vide, et où il faut s’élancer.
Le saut, ce n’est pas de la crédulité paresseuse. C’est le contraire. C’est un acte lucide, accompli les yeux ouverts, en pleine conscience du risque. Kierkegaard appelle «chevalier de la foi» celui qui ose ce mouvement: non pas celui qui n’a plus de doute, mais celui qui, dans le doute même, engage sa vie. La foi, dit-il en substance, se tient sur soixante-dix mille brasses de profondeur, au-dessus du vide.
Pourquoi cela nous concerne
Nous n’aimons pas cette leçon. Nous voudrions des certitudes avant d’agir, des garanties avant d’aimer, des preuves avant de croire. Kierkegaard nous répond que les décisions qui comptent vraiment se prennent toujours sans garantie. Se marier, pardonner, changer de vie, s’engager pour une cause, croire: aucune de ces choses ne se démontre à l’avance. Il faut sauter.
L’angoisse, dès lors, cesse d’être une ennemie. Elle devient le seuil. Elle nous signale que nous nous tenons devant un possible réel, et que notre liberté attend un acte. À nous de ne pas rester paralysés au bord de la falaise, à contempler indéfiniment le vide.
Devant quel saut te tiens-tu, en ce moment, à attendre une certitude qui ne viendra jamais?
Photo : Dylan Shaw sur Unsplash — utilisée sous la licence Unsplash.


